Les lions africains: prêts à rugir ?

Rolled South African money notes

Après les dragons et tigres asiatiques, le Brésil ou encore la Russie, le continent africain semble en passe de devenir le prochain pôle émergent.

Six des dix pays connaissant la plus forte croissance dans le monde sont en Afrique, dont le Nigeria (7,4 %) et la Côte d’Ivoire (8,5 %). Alors que les régions les plus dynamiques de l’économie mondiale montraient des signes d’essoufflement, le continent africain est entré à plein régime dans le XXIe siècle. Au cours de la dernière décennie, sa croissance a atteint une moyenne de plus de 5 % par an, un rythme deux fois plus élevé que celui de la population. La richesse par habitant a crû de 3,5 % par an. Huit « lions africains » (Afrique du Sud, Algérie, Botswana, Egypte, Ile Maurice, Libye, Maroc et Tunisie) affichaient un revenu par habitant de 10 000 dollars, supérieur à celui des BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine). L’inflation est contenue à 8 %. La balance commerciale est excédentaire de 4 % du produit intérieur brut (PIB). Le déficit et la dette publics sont limités à 2 % et 33 % du PIB.

Cette croissance n’est pas seulement le fait des ressources naturelles dont regorge le sous-sol africain. Désormais, la croissance africaine est aussi tirée par les services, la banque, les télécoms, etc. C’est ce qui explique les bons résultats obtenus par les pays pauvres en matières premières tels que l’Ethiopie (+7 % de croissance), le Mozambique (+7 %), le Rwanda (+7,5 %), le Burkina Faso (+6,5 %) ou encore l’Ouganda (+5,4 %).

La croissance africaine est d’abord endogène, d’où sa résistance aux chocs extérieurs. Elle est portée par la consommation, avec pour moteurs le recul de la pauvreté de 42 % à 31 % de la population, et la formation d’une classe moyenne de plus en plus importante. Leur nombre a triplé au cours des trente dernières années pour se porter à 300 millions d’habitants (34 % de la population du continent).  D’ici 2060, ce chiffre pourrait même dépasser le milliard (42 % de la population). Les dépenses de consommation de la classe moyenne ont atteint un montant estimé à 680 milliards de dollars en 2008, c’est-à-dire quasiment le quart du PIB africain. D’ici 2030, ce chiffre devrait atteindre 2 200 milliards de dollars.

La progression de l’alphabétisation et de l’éducation sur le continent, de même que l’émergence de la téléphonie mobile, dont l’Afrique est le deuxième marché mondial, et d’internet, ont facilité l’accès au savoir et aux technologies générant des gains de productivité considérables.

L’Afrique a également bénéficié ces dernières années d’un important afflux de capitaux. Outre les transferts monétaires des populations émigrées (plus du tiers du total des flux financiers vers l’Afrique), l’apparition de fonds d’investissement tant souverains que privés ont fait du bien aux économies africaines. Les investissements internationaux ont doublé dans les années 2000 et progressent de 30 % par an. L’émergence d’une classe d’entrepreneurs africains dynamiques, forte de 55 milliardaires et plus d’une centaine de milliers de millionnaires, est tout aussi déterminante. Dans le même temps les places financières se structurent, notamment en Afrique du Sud et au Nigeria, qui constituent les deux grands pôles économiques et financiers du continent.

En 2013, 90 % des patrons des trente plus grands groupes mondiaux s’étaient rendus en Afrique contre 10 % en 2006. Cela n’est pas étonnant puisque, selon Acha Leke, directeur chez McKinsey, l’Afrique dispose du second taux de retour sur investissement au monde. Un nombre élevé de compagnies se ruent donc vers le continent pour avoir leur part de ces opportunités. D’après Patrick Dupoux, l’un des co-auteurs du rapport « Winnning in Africa » publié en janvier 2014 par le Boston Consulting Group, le point d’inflexion est intervenu après le déclenchement de la crise financière de 2008. Le continent a alors émergé comme une priorité. La concurrence y est encore moins vive qu’ailleurs, et ceux qui y investissent aujourd’hui prennent un temps d’avance sur la concurrence. Les consommateurs africains sont très intéressés par les marques étrangères et ils y sont fidèles. Les multinationales telles que Coca Cola, Nokia, Unilever réalisent déjà autour de 10% de leur chiffre d’affaires sur le continent.

L’Afrique a encore du chemin à faire (des conflits armés perdurent, la corruption demeure endémique, la disparité des niveaux de développement est extrême, insuffisance des infrastructures, délabrement des systèmes d’éducation et de santé, fuite des talents, etc.) mais ses handicaps sont contrebalancés par des atouts qui font du continent noir la nouvelle frontière de la mondialisation : la vitalité démographique – la population devrait passer de 860 millions à 1,8 milliard d’habitants d’ici à 2050 ; le doublement de la classe moyenne, qui atteindra 600 millions d’habitants en 2050 ; les richesses en terres arables (80 % des réserves), en eau souterraine, en matières premières et en sources d’énergie ; le potentiel de capital humain et d’épargne.

L’Afrique doit accélérer sa transformation pour pérenniser son décollage. Elle doit renforcer sa dynamique d’intégration régionale, améliorer sa gouvernance et stabiliser ses Etats. Elle doit également intensifier les investissements dans les infrastructures, l’éducation et la santé tout en libérant l’épargne pour diversifier son appareil de production, particulièrement dans l’agriculture et l’industrie. Elle doit amplifier la lutte contre la pauvreté et prévenir une explosion incontrôlée des inégalités. Le XXIe siècle offre à l’Afrique une chance historique de forger sa propre voie de développement.

Kossi ASSIOBO, Consultant international, AsK Conseil.

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